Il n’y aura pas d’annonce officielle. Pas de communiqué funèbre, pas de post de blog au titre dramatique. Et pourtant, pour quiconque suit l’écosystème Android de près, le verdict est tombé cette année : Google a acté, dans les faits, la fin d’un langage que des millions de développeurs ont utilisé pendant plus d’une décennie. Ce langage, c’est Java sur Android.
Officiellement, Java n’est pas « mort ». Google continue de maintenir la compatibilité, les anciennes applications continuent de tourner, et personne chez Mountain View ne vous dira en face que c’est fini. Mais les signaux envoyés en 2025 et 2026 ne laissent plus aucune place au doute. Pour les développeurs Android qui codent encore en Java aujourd’hui, une vérité dérangeante s’impose : ils ne sont plus le public prioritaire de Google. Ils ne le sont plus depuis longtemps.
Un basculement qui se prépare depuis 2017
Pour comprendre ce qui se joue, il faut revenir à la Google I/O 2017. Cette année-là, Google annonçait que Kotlin — un langage créé par l’éditeur JetBrains — devenait officiellement supporté pour Android. Deux ans plus tard, en 2019, la firme passait au cran au-dessus : Kotlin devenait le langage préféré pour le développement Android. « Kotlin-first », dans le jargon officiel.
À l’époque, beaucoup de développeurs Java ont haussé les épaules. Ils avaient raison, sur le court terme : Java restait largement dominant, les équipes en place avaient des décennies de code à maintenir, et personne ne voyait de raison pressante de changer. Mais ce qui était une recommandation en 2019 est devenu, petit à petit, une obligation déguisée.
Les chiffres que plus personne ne peut ignorer
Le rapport Google Android Developer de 2025 a servi de détonateur. Les données révèlent une accélération que même les plus optimistes sur Kotlin n’avaient pas prévue à cette vitesse.
Sur les 1 000 applications les plus téléchargées du Play Store, plus de 95 % utilisent désormais Kotlin. Parmi les applications Android publiées au cours de la dernière année, le taux grimpe à 94 %. Et pour les nouveaux projets démarrés en 2025-2026, on dépasse les 98 % d’adoption Kotlin. Autrement dit : statistiquement parlant, un développeur qui lance aujourd’hui un projet Android en Java appartient à une minorité écrasante. Moins de 2 %.
Ces chiffres ne sont pas sortis de nulle part. Ils reflètent une réalité de terrain que les recruteurs tech voient depuis dix-huit mois : les offres « Android developer » ont progressivement substitué « Kotlin required » à « Java/Kotlin ». Les stacks techniques des startups mobiles ne mentionnent même plus Java. Les formations en ligne ont cessé de produire du contenu Java débutant pour Android.
Jetpack Compose : le clou dans le cercueil
S’il ne fallait retenir qu’un seul signal de la fin de Java sur Android, ce serait celui-ci. Jetpack Compose, le framework UI moderne que Google pousse comme standard pour toutes les nouvelles interfaces Android, est écrit entièrement en Kotlin. Et surtout : il ne propose aucune API publique en Java. Zéro. Aucune surface d’interopérabilité native, aucune API alternative, aucun workaround officiel.
Pour un développeur Java, le message est brutal : vous ne pouvez pas construire une interface Android moderne sans passer par Kotlin. Vous pouvez garder du Java dans les couches métier, appeler du Kotlin depuis Java avec un peu de gymnastique, mais l’UI — la partie visible par l’utilisateur, celle qui définit une application — vous est désormais inaccessible dans votre langage.
Google n’a jamais écrit « Java est déprécié pour Android ». Mais en construisant son framework UI phare en Kotlin-only, la firme a fait exactement ça, sans le dire.
Les géants de la tech ont compris avant les autres
Le mouvement ne se limite plus à Google. En 2025 et début 2026, Meta a rejoint la Kotlin Foundation en tant que membre Gold, et Block (ex-Square) s’est positionné au niveau Silver. Quand Facebook-Instagram-WhatsApp met de l’argent sur la table pour soutenir la fondation d’un langage concurrent historique de Java, c’est un indicateur qu’il faut savoir lire.
Dans le même temps, la liste des grandes entreprises qui ont migré vers Kotlin — totalement ou partiellement — s’est allongée jusqu’à ressembler à un Who’s Who : Netflix, Uber, Mercedes-Benz, McDonald’s, N26, ING, Roblox, Duolingo, Cash App. Google lui-même utilise désormais Kotlin Multiplatform pour son application Google Docs sur iOS. Quand Google écrit son propre logiciel grand public en Kotlin plutôt qu’en Swift natif, le message adressé à l’écosystème est limpide.
Ce que ça change concrètement pour les développeurs Java
Soyons clairs sur un point essentiel : Java n’est pas mort. Pas en tant que langage. Les systèmes back-end d’entreprise, les monolithes Spring Boot, les infrastructures bancaires, les microservices AWS continuent de tourner massivement en Java — et la sortie récente de Java 23 avec les virtual threads de Project Loom a même redonné du souffle au langage côté serveur.
Ce qui se termine, c’est Java en tant que langage de développement Android. La distinction est cruciale. Un développeur Java backend a encore des décennies de travail devant lui. Un développeur Android Java, en revanche, se retrouve dans la situation d’un spécialiste dont la compétence principale perd de sa valeur mois après mois.
Pour les développeurs concernés, deux chemins se dessinent :
Le premier, c’est la migration vers Kotlin. Techniquement, le passage est l’un des plus doux de l’industrie. Kotlin et Java sont 100 % interopérables, la syntaxe Kotlin est plus concise mais conceptuellement proche, et Android Studio intègre un convertisseur automatique Java-vers-Kotlin. La plupart des développeurs sérieux bouclent leur montée en compétence en deux à trois mois.
Le second, c’est le pivot vers le back-end. Un développeur Android Java expérimenté a toutes les bases pour se reconvertir en développeur Java serveur, où la demande reste forte et les salaires solides. Spring, Jakarta EE, les architectures microservices : l’écosystème est vaste et vivant.
Faut-il encore apprendre Java en 2026 ?
La question revient en boucle sur les forums de développeurs, et la réponse n’est plus binaire. Pour développer des applications Android modernes, non : apprenez directement Kotlin, c’est le choix par défaut officiel de Google et le choix évident du marché. Pour travailler en entreprise sur des systèmes d’information, oui : Java reste l’un des trois ou quatre langages les plus demandés au monde sur ce créneau, et ça ne changera pas avant longtemps.
La confusion vient du fait que pendant quinze ans, « apprendre Java » et « développer pour Android » étaient à peu près synonymes. Cette équation est désormais fausse. Android est passé à Kotlin. Il faut en tirer les conséquences.
Une fin qui ne dit pas son nom
Ce qui rend cette transition fascinante, c’est qu’elle se fait sans annonce officielle. Google n’organisera pas de cérémonie funéraire pour Java sur Android. La firme continuera d’affirmer que le langage est « supporté », et techniquement ce sera vrai.
Mais l’histoire des technologies informatiques est pleine de langages et de frameworks qui n’ont jamais été « officiellement » abandonnés. Ils ont simplement cessé d’être choisis. Ils ont cessé d’évoluer. Ils ont cessé d’attirer les nouveaux talents. Et un jour, ils sont devenus des vestiges de maintenance que plus personne ne veut toucher.
C’est exactement le chemin sur lequel Java s’est engagé dans le monde Android. Les signaux de 2025 et 2026 ne laissent plus de place à l’interprétation. Pour les développeurs qui en vivent, le moment de choisir — rester, migrer ou pivoter — n’est plus une question de stratégie long terme. C’est une question de trimestres.




